Newcrest, juin 1998.

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Arrivé hier, temps superbe. Perdue derrière d'immenses collines, la ville se déploie sur des kilomètres, maisons engoncées au milieu des parcs, au milieu des arbres. Chênes, saules, hêtres, des forêts de pins... La flore est riche et la multiplicité des habitations ne nuit en rien au charme sauvage et pittoresque du lieu. Parfait, tout est parfait... Je le sens dans l'air, je le lis dans les nuages, je le perçois dans mes tripes ; c'est ici que tout doit recommencer. Newcrest est le lieu de ma renaissance.

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Au terme de mon interminable marche (j'aurai parcouru en tout et pour tout 127 kilomètres à pieds en un peu plus de sept jours), je suis tombé sur un point d'eau minuscule où grouillaient quelques poissons. En face, juste en face, à un mètre à peine, un terrain vierge de tout semblait m'attendre depuis toujours. Autant de signes, comme des cailloux sur mon sillage, et tous m'ont mené à cet endroit, précisément... !

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J'y ai donc établi mon campement, face au lac, avec ma guitare pour compagne. Sans trop de mal, je suis parvenu à trouver du bois et des pierres pour me faire un feu digne de ce nom. Tout ici m'est favorable. Tout ici me protège.

J'ai abîmé, piétiné et arraché le sol pour dessiner un chemin ; de ma tente au feu, du feu au lac. Ma tente est située sous l'ombre d'un arbre. Il y fait bon et je m'y sens bien, mieux que n'importe où ailleurs. Il y a du passage, autour, mais le vacarme est doux et me berce lorsque je rêvasse ou lorsque j'écris, comme maintenant. Il y a des fleurs autour de moi, des couleurs, des promesses où que mes yeux se posent... Newcrest, Newcrest, New... crest... la bien nommée, ma bien-aimée... Et si on vivait tous les deux, rien qu'à deux, jusqu'à la fin des temps ? Toi et moi, ville chérie.

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Mais il faut se ressaissir... je suis venu ici avec un dessein plus grand que moi. Il ne s'agit pas de se la couler douce jusqu'à ce que mort s'ensuive : plutôt crever que de se complaire dans la paresse et l'inertie... quelles abjections... Je suis venu reconstruire tout reconstruire. La vie, moi. Le monde qui m'entoure. 

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Je suis Cecil J. Ray et ceci est le journal de mon renouveau. J'avais tout pour réussir ; du charisme, de l'argent, de études brillantes et un avenir prometteur, mais j'ai renoncé à tout pour entrer sur la voie du Vrai, la voie de la Vie, pour vivre l'existence qui me revient de droit parce que je suis au-dessus de tout ça, ces parcours tout établis, banals et nuls, je suis au-dessus du meilleur des pères, du meilleur des maris, du meilleur des PDG! Mon intelligence et ma lucidité me placent à un niveau de conscience tel qu'il m'était impossible de vivre parmi les autres... Ceux avec qui l'existence ne ressemble qu'à un cancer, long et douloureux, une mort lente, lente, quand ils croient vivre au maximum...

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Désormais, avec moi, tout recommence. Je fonde un nouveau monde. Une nouvelle philosophie. Je m'engage sur le chemin de l'alternatif.

Voici : je peux être n'importe qui. Celui que je veux être. Cecil, la rockstar dont la créativité est sans limites! 

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Cecil, le pro de la pêche ; de la vieille bûche au thon bien gras, tout finit au bout de son hameçon. Car il est le maître de la terre, de l'eau, des bêtes, et car lorsqu'on respecte la nature, elle nous fournit tout ce dont nous avons besoin. Des supermarchés ? Pour quoi faire ?

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Mais ma panoplie de talents ne s'arrête pas là. Je suis aussi Indiana ou Cecil Jones, l'homme qui se jette dans la poussière avec enthousiasme et déterre fossiles, morceaux de calcaires, pierres précieuses et même coffres mystérieux, parce que rien ne l'effraie, pas même des vêtements pleins de boue! Et ne parlons pas de Cecil le fleuriste, celui qui cueille roses et autres fleurs de mufliers pour les revendre à bon prix à ceux qui cherchent le pardon, l'amour d'une femme, les bonnes grâces d'un hôte...

Un métier ? Pour quoi faire ?

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Il n'y a pas mille façons de le dire ; je suis réellement maître de la situation. Un vrai génie. Rien ne me résiste. Et je ne résiste à rien. Faire du feu ? Une affaire de secondes. Les yeux fermés, j'en aurais fait tout autant. Cecil, Cecil J. Ray, messieurs dames! Qui paie encore des factures d'électricité ?

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Ainsi, la journée est passée en un clin d'oeil. Mes trouvailles m'ont déjà rapporté quelques sous, mais rien qui me permette d'étoffer mon petit coin d'herbe. Mais d'abord, que pourrais-je désirer d'autre ? Quel bonheur plus pur que celui de déguster la chair du poisson que l'on a pêché le matin-même, agenouillé auprès du feu qu'on a soi-même allumé ? J'ai pris du recul sur ma situation, voilà bien ma chance, j'ai pensé, cette capacité à avoir conscience du bonheur lorsqu'il est là, pas lorsqu'il est trop tard comme le font la plupart des autres. Grimace. Les autres... les autres me dégoûtent officiellement.

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Mais mon poisson grillait, tout à l'heure, et j'ai observé ses écailles noircir, sa chair blanchir, il avait les yeux grands ouverts et la bouche entrebaillée, l'expression figée et morte... et j'ai pensé aux autres et tout d'un coup, oui, d'un coup, comme ça, j'ai eu de la peine pour eux, ces pauvres gens. J'ai pensé à leurs vies mornes, fades et répétitives, à tous leurs désirs inaccomplis, tous les regrets qu'ils traînaient avec eux au lieu d'agir, les lâches, les faibles! 

En moi, ça disait "Cecil, tu as échappé à leur malédiction, tu as échappé au monde, sa bêtise, sa médiocrité, son consumérisme destructeur, tu as tout compris; c'est un don, c'est une grâce. Rends grâce". Et je l'ai fait, bien sûr, car il est important de se montrer reconnaissant, n'est-ce pas ? Et comme aucune qualité ne semble m'échapper, il se trouve que je suis aussi reconnaissant et prompt à la générosité.

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Et tout d'un coup, paf! L'illumination! Je me suis mis à oraliser, voyez, j'ai oralisé, j'ai parlé, j'ai tout dit à voix haute. J'ai établi les bases, les fondements de ma nouvelle existence et c'est alors que je m'écoutais que j'ai pris conscience de ma mission. Voici : il me faut libérer les habitants (de Newcrest, pour commencer) du joug du monde, du mauvais monde. Si tout m'a mené jusqu'ici, c'est parce qu'il me faut sauver le monde, il me faut le guérir. Et pour guérir le monde, il faut guérir ceux qui l'habitent, n'est-ce pas ?

"Amis, je suis venu en sauveur vous offrir l'opportunité d'une vie nouvelle, hors du monde, hors de ses lois stupides!"

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Un poisson grillé aussi délicieux que celui-ci vaut bien qu'on le partage, en outre, je me suis dit.

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Les saveurs revigorantes et naturelles de mon repas ont tôt fait d'alimenter mon cerveau en idées plus excellentes les unes que les autres! D'abord, rencontrer des personnes... des femmes, oui, il faut que ce soit de jeunes femmes prêtes à tout abandonner derrière elles, prêtes à m'accorder leur confiance, à remettre leur vie entre mes mains. Faciles à façonner... un reformatage simple... Dans ce monde où les femmes se mettent à travailler comme des hommes, à s'habiller comme des hommes, il est temps de trouver le chemin de la pureté et de la féminité qui s'exprime au travers du travail qu'elles fournissent chez elles, pour leurs enfants, pour leur époux, pour ceux qui vivent sous leur toit. Douceur et soumission... Alors des femmes, c'est ce qu'il me faut. De mon vivant, aucun autre homme ne dominera cette terre.

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Mes doigts tremblent d'impatience alors que je l'écris et que tout, à nouveau, me revient. J'établirai une communauté que je gèrerai d'une main de maître. Nous vivrons de ce que la Terre met à notre disposition immédiate ; nous pêcherons, nous cultiverons, et nous ne mangerons plus de bêtes d'élevage. Nous construirons notre propre habitation à mesure que nos récoltes nous rapporteront. Il ne s'agira pas de s'enrichir mais de s'entretenir et d'améliorer au possible nos conditions de vies, sans toutefois retomber dans les travers desquels nous nous sommes échappés; pas de surplus, pas d'inutile, pas de luxe. Il faudra travailler pour manger, il faudra mériter son sommeil. Nous vivrons ensemble une vie gratifiante et pure. Et je règnerai sur tout et sur toutes.

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Rien à jeter dans cette idée : il sera bon d'avoir de la main d'oeuvre et des partenaires grâce auxquelles cette communauté pourra prospérer bien longtemps après moi! Qui sait quelle envergue mon projet prendra ? Peut-être en parlera-t-on bientôt aux quatre coins du monde ? "Des milliers d'hommes et de femmes abandonnent leurs vies surfaites et allient leurs talents au coeur d'une communauté autarcique fondée par Cecil J. Ray, génie incompris, en marge de son époque et des normes établies..." Afflictions, afflictions... Mais je détiens le remède, et je ne le garderai pas pour moi.

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J'ai le coeur en fête et l'esprit bourré de musiques, de chansons, d'odes à la joie, à la gloire de moi!

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Et puisque je suis délicieusement seul et en dehors du monde... Si vous arpentiez les rues de Newcrest, ce soir, peut-être avez-vous aperçu Cecil se gratifiant lui-même d'un plaisir aussi intense qu'il est interdit par les règles sociétales actuelles.

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Cette confession fera office de clôture ; voici la première entrée du journal de Cecil J. Ray, celui dont le nom sera bientôt sur les lèvres de tous. Une longue journée m'attend demain. Il me faudra avoir l'esprit vif et malin, l'oeil affûté... Pour trouver les élues. Mes élues.

Je n'ai personnellement aucun doute sur le fait que ma nuit sera excellente. Et vous ?

C.J.R.